Changer le monde à son échelle
| Je vous offre ici la préface d'un ouvrage de M. Benasayag et B. Bouniol, où est expliqué le sens que peut prendre notre engagement aujourd'hui. Je vous conseille l'acquisition de ce bouquin. (« Abécédaire de l’engagement » Préface – Miguel Benasayag et Béatrice Bouniol – éd. Bayard – 2004 – 20 Euros)
"Nous vivons l'époque des grands manifestes, des informations terribles et des paroles de dénonciations. Pourtant tous ces récits ne parviennent plus à nous atteindre tellement ils se sont éloignés du réel. Nous restons insensibles, écartelés entre deux impuissances. Le quotidien, d’un côté, se déroule dans un mouvement de feedback tout à fait nihiliste. Nous savons bien qu’il faut aider les SDF, ne pas polluer, lutter contre l’économisme… mais tous ces savoirs ne font jamais le poids face à l’immédiat. L’individu avance dans une sorte de néant, qui ne s’identifie ni à l’hédonisme, ni à l’utilitarisme. Au-delà de la recherche d’un plaisir ou d’un intérêt quelconque, le moteur de l’individu est nihiliste : il ne croit en rien, ne constate rien, ne fait pas d’idéologie, il ne parle que de choses très concrètes, situées au maximum à trois centimètres de son nez. Les mots ne sont pour lui que de petits outils, la langue que de la communication. De l’autre côté, les grands récits se multiplient, qui ne renvoient à rien dans le quotidien : « l’impérialisme avance », « le néolibéralisme démolit les sociétés », « le désastre écologique met en danger la survie de la planète »… La morale oriente tous ces discours et nous intime d’être solidaires. Nous devrions comparer ce qui arrive concrètement dans notre vie noyée dans le nihilisme à ces idées très abstraites du bien. La réalité est tout autre. Lorsque nous utilisons de grands mots désubstantialisés, nous nous condamnons à faire le contraire de ce qu’ils disent, au mieux ce qui n’a rien à voir avec leurs discours. Certains centrent leur vie sur cet engagement très abstrait et s’éloignent du réel. D’autres, comme les militants, tentent de convaincre les gens que cette morale les concerne. Une personne au chômage pourra entendre ce discours, elle acceptera de nommer ainsi la catastrophe qui survient dans sa vie. En revanche, dés que son quotidien se retissera, elle se séparera de cette morale trop lointaine. Le mensonge ne tient pas à la relation entre le chômage et le néolibéralisme. Mais la distance est telle, entre le quotidien des gens et la politique pensée en termes moraux, que le lien est forcé. La morale abstraite n’est faite que de mots vides. Rien dans l’existence ne correspond à ces mots-là, sauf à certains moments de crise très réversibles. Le désengagement nihiliste côtoie donc un engagement moral abstrait qui nous condamne à la contradiction. Nous demeurons prisonniers de cet étau : au nom de grandes idées morales, s’opposer à la vie et nier l’existence concrète des gens, ou soutenir que nous sommes un tas de molécules qui tient dans une petite vie personnelle. Nous voulons ici poser une tout autre question : comment notre quotidien peut-il devenir éthiquement plus large, plus profond, plus solidaire, au-delà du nihilisme et de la morale ? Comment aller vers le commun et la puissance ? Ce vocabulaire de l’engagement se voudrait une « boite à outils » pour aujourd’hui : repenser, réarticuler certains concepts et certains mots au quotidien, élargir cette maille si serrée pour que, dans l’immédiat, il n’y ait pas que du feedback individualiste mais aussi un sens propice à des liens. Qu’il soit possible d’expérimenter quelque chose au-delà de nos vies disciplinaires. La subversion ne vient pas de l’adhésion d’individus sérialisés à une morale politique, mais de la révolte contre la discipline et de la création d’autres dimensions de vie. Les mots de l’engagement ont perdu toute force en s’opposant à la vie quotidienne. A partir de pratiques concrètes, nous voudrions leur redonner un peu de substance. L’engagement dont nous parlons s’éloigne autant du nihilisme quotidien que de la morale du militant triste. Et il n’évite pas l’affrontement. Notre exigence est une action qui s’éloigne de ces deux écueils, qui vise à construire des lignes de force contre le néolibéralisme. Ce livre n’est pas un aboutissement mais un instrument. Loin de toute prétention littéraire, il se place au service de la pratique." |